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Le stress au travail, à propos du rapport rendu à Xavier Bertrand / France Culture

Comme chaque semaine, je publie sur ce blog la version écrite de ma chronique du jeudi sur les Matins de France Culture. Bonne lecture !

Clémentine

C’est passé comme une lettre à la poste… La presse fut unanime, les critiques politiques aux abonnés absents. Le 12 mars dernier, le ministre du travail Xavier Bertrand a présenté les conclusions du rapport commandé au psychiatre Patrick Légeron et au statisticien Philippe Nasse sur « la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail ». Dans le terme « psychosocial », entendez surtout « psycho »… pour le social, on repassera. Il faut dire que, depuis le succès du livre passionnant de Marie-France Irigoyen sur le harcèlement moral, paru il y a dix ans, la littérature psychologisante sur le stress au travail s’est considérablement développée. Aujourd’hui, les réponses individuelles – thérapie personnelle, méthodes pour supporter la pression, etc– prennent le pas sur les réponses collectives, sur la subversion des modèles en place, sur la politisation de ce qu’il faut bien appeler la « souffrance au travail ». C’est dans ce contexte que le ministre UMP et le thérapeute ont fait affaire. D’un côté, Xavier Bertrand peut s’appuyer sur le renvoi à des pathologies individuelles pour déresponsabiliser le politique. De l’autre, le psychologue d’affaire peut se frotter les mains du potentiel de développement du marché psy… Le conflit d’intérêt est curieusement passé inaperçu ! Je rappelle ou je vous informe que Patrick Légeron, co-auteur du rapport, n’est autre que le PDG de Stimulus, un gros cabinet de conseil qui accompagne les entreprises dans la gestion du stress au travail. Ses clients ? Bouygues, Société générale, Sanofi-Aventis, BNP-Paribas, j’en passe et des meilleurs…- comme Renault, dont le site de Guyancourt vient justement de connaître un 4e suicide de salarié depuis 2006. Un fait qui rappelle l’urgence de la situation à laquelle Xavier Bertrand répond par un énième rapport visant à construire des outils d’évaluation. La déprime…  Mais voyons le fond. Les nouvelles formes d’organisation du travail – élimination des stocks, réduction des coûts, externalisation, réactivité à l’extrême, flexibilité, travail complexe avec plusieurs tâches, brouillage de la hiérarchie –, conduisent à une dégradation des conditions de travail. Travailler toujours plus, pour gagner moins, encore plus vite, pour produire plus, toujours plus et toujours plus seul : l’horizon du salarié est anxiogène. Et nous ne sommes pas égaux devant cette souffrance : la dépression touche davantage les ouvriers que les cadres, les femmes et les moins diplômés sont les premiers concernés par la précarisation. 30 ans de chômage de masse, 2,2 millions de travailleurs en CDD ou interim (record historique !) : ce manque de sécurisation des parcours est un lourd handicap humain. Ali Baddou : Mais Clémentine, est-ce que ce n’est pas aussi une entrave à la productivité ? Tout à fait ! Il y a un manque à gagner pour la collectivité et les entreprises, contrairement à l’idée reçue dominante qui consiste à penser le libéralisme économique comme moteur inéluctable de la productivité. Or il repose sur la peur individuelle et collective du licenciement, peur qui mine aussi les capacités de résistance. Le stress marque cette peur. Remarque d’un internaute dans « le contrejournal » de Libération hier à propos du rapport : je cite - « ce qu’on nous prépare, c’est de bonnes séances de dressage pour aider le soldat de la guerre économique à ne pas péter les plombs » - fin de citation. Le texte préconise en effet de « former les managers » à la gestion du stress et de recenser les suicides de salariés au travail pour procéder à une « autopsie psychologique ». Question : allons-nous fouiller les âmes mortes pour mieux dresser les vivants ? 

En fait, le rapport Nasse-Légeron vise à traiter les effets et non les causes de la souffrance au travail. Ironie du calendrier ou calcul cynique de Xavier Bertrand : le 11 mars, c’est-à-dire la veille de la conférence de presse sur le stress au travail, la Commission nationale de la négociation collective présidée par le ministre validait la transposition de l’accord sur la loi dite de « modernisation » du travail, accord non validé par la CGT. Or cette loi ampute les droits des salariés et offre de nouvelles facilités pour les employeurs qui veulent licencier. On y trouve par exemple la « rupture à l’amiable » qui, dans le contexte d’un rapport de force défavorable au salarié, sécurise… les employeurs. On y trouve aussi une augmentation de la période d’essai ou encore quelques entraves nouvelles à l’accès aux prud’hommes. Bref ! Un pas supplémentaire vers la précarisation, cadre d’épanouissement du stress au travail. Voilà qui ne stresse pas en tout cas Xavier Bertrand… Si détendu qu’il en a oublié une règle d’or de la psychanalyse : il faut payer ! Dernier détail autour d’un rapport : contre la souffrance au travail, l’Etat n’a pas prévu de dépenser un centime…
Clémentine Autain

Commentaires

Commentaire de gib
Date: 4 avril 2008, 8:32

Paru dans ma rubrique “Rebonds” de Libération le mercredi 2 avril 2008 :

Travailler plus pour vivre moins

par Jean-Pierre Barou écrivain et éditeur et Jean-François Naton(*) responsable du secteur travail/santé à la CGT.

Le stress existe en France, depuis mercredi 12 mars, midi, à l’heure de la Rolex au poignet du Président. Personne, avant, ou presque, ne voulait croire à ces suicidés sur les lieux et temps du travail. Tout au mieux, les directions patronales invoquaient des drames familiaux. Mais depuis ce mercredi, ces morts ont une histoire. XB (Xavier Bertrand, ministre du Travail) a rendu publique la nouvelle : le stress au travail existe bel et bien, et il tue. Les journaux télévisés ont immédiatement répercuté et propagé la nouvelle : fallait voir les images, voir les gens courir, d’un poste à l’autre ; fallait entendre comme le stress avait pris la place de la pénibilité physique ! Les gens bossent la peur au ventre. Un fléau national - pas moins, en effet.

Le jour même, Renault - frappé tout particulièrement - nous livrait sa recette pour combattre le fléau : finies les réunions trop tôt le matin ou trop tard le soir ; interdit d’emporter du travail chez soi ; enfin, obligation de temps de pause entre midi et deux. Merci patron ! Le Président l’a bien compris, et il a pris les devants : son slogan «travailler plus pour gagner plus» risquait de déraper, écarté par ce «travailler plus, c’est stresser plus, c’est escompter une vie plus courte». Alors, on va prendre soin des gens, marchandiser leur souffrance : psychiatres, entrez dans l’entreprise !

Mais c’est le travail lui-même qui est malade, lui qu’il faut soigner, pas les gens, pas seulement. Le «mal travail» imprègne si fort les profondeurs de notre société que la vie même en chancelle. En France, un homme sur deux et une femme sur trois seront bientôt menacés par le cancer, selon l’Institut de veille sanitaire (InVS). Oui, on va naître Français et cancéreux. Si ce n’est pas une prédestination, ça, une guerre faite à l’homme, c’est quoi ? On répondra : ces cancers proviennent du vieillissement de la population, de la montée démographique. Faux ! Ces deux facteurs existent, mais le plus important, c’est le «facteur risque», toujours d’après l’InVS. On doit mettre dans ce terme : l’environnement, la «malbouffe», mais impossible de ne pas prendre en compte le «mal travail». Tout spécialiste assure que, dans sa forme chronique, le stress affaiblit le système immunitaire. Et qui peut nier que les maladies auto-immunes ne cessent de progresser - des chercheurs, en privé, vont jusqu’à parler d’épidémie ? Nous n’avons plus d’immunité. Sur aucun plan. Ni biologique ni politique.

L’automation n’a jamais été aussi envahissante, insidieuse, avec l’informatique capable de traquer le travailleur à la fraction de seconde. Chez Peugeot, aujourd’hui, en France, chez nous, la maîtrise cherche à connaître la date des règles des ouvrières pour anticiper leur temps de passage dans les toilettes, pour ménager la production à flux tendu et distribuer leurs 8 % aux nouveaux actionnaires chinois, russes et américains.

Et que dire de ces intérimaires/précaires qu’on peut jeter à tout moment, à qui on réserve les postes les plus exposés dans l’industrie - notamment nucléaire - et qu’on pousse jusqu’aux limites acceptables de la radioactivité avant d’en appeler d’autres à ces postes ?

Plus de dix millions de personnes sont concernées, à tel point que le ministère du Travail s’est vu contraint, en 2007, face à l’ampleur de la crise, de créer ces nouvelles catégories : les «travailleurs de force» ; les «travailleurs contraints» ; les «obligés du public» ; les «plus exposés». Le grand retour du prolétariat… Mais avait-il jamais disparu ? Moins intelligents, ces travailleurs-là ? Non, seulement moins libres de se cultiver, de penser…

Il faut de toute urgence reconquérir le travail, lui rendre sa valeur centrale d’émancipation, se rappeler qu’il conditionne la relation entre l’individu et la société. La situation est telle qu’il faut en appeler aux droits de l’Homme, à leur entrée dans l’entreprise, quitte à rapatrier d’Irak le droit d’ingérence si cher au bon docteur Kouchner. «Il n’y a aucune difficulté, une fois qu’on a décidé d’agir, à garder intacte sur le plan de l’action, l’espérance même qu’un examen critique a montré être presque sans fondement ; c’est là l’essence même du courage», écrivait, pour sa part, dans Oppression et Liberté, Simone Veil. Il y a eu de graves moments dans l’histoire où les êtres ont activé, contre tout réalisme, cette volonté d’agir. Il le faut à nouveau, si on veut espérer rebâtir l’espérance.

(*) Dernier ouvrage paru : Jean-François Naton, A la reconquête du travail, 2008, Indigène Editions.

Commentaire de gib
Date: 4 avril 2008, 8:34

Je voulais écrire “Paru dans LA rubrique”, je ne possède rien dans ce canard ni dans un autre !

Commentaire de Jérémie
Date: 4 avril 2008, 11:08

Où sont passés les commentaires ?

Commentaire de Vaincre le Stress
Date: 13 avril 2009, 23:10

A quand une réelle volonté politique pour prendre en compte les conditions de travail de millions de salariés ? Il ne faut pas oublier qui sont les réels moteurs de ce pays.

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