Bayrou, le profiteur de la dépolitisation
Mon camarade qui s’occupe d’animer ce site revient bientôt de vacances et vous pourrez donc voir vos commentaires validés et mes chroniques à nouveau disponibles (elles le sont ceci dit sur le site de France Culture). En attendant, voici ma chronique de jeudi dernier en version écrite. Bonne lecture !
Clémentine Autain
Hier j’ai lu le dernier livre de François Bayrou, disponible en librairie aujourd’hui. Dans un récent sondage, 65% des sympathisants de gauche souhaitent que le PS et le Modem gouvernent ensemble. Ce sondage indique une tendance de plus en plus lourde depuis la présidentielle de 2007 et qui pourrait déboucher sur une douteuse recomposition politique. Aujourd’hui, Bayrou apparaît comme un leader crédible de toute l’opposition, voire comme le candidat possible d’une union centre-gauche en 2012. En dehors de Benoît Hamon et ses amis, peu de voix s’élèvent au Parti socialiste contre l’hypothèse d’une telle union, au nom d’un prétendu pragmatisme pour battre la droite. Alors, comme dirait l’autre, ça passe… La sortie de son livre ce jeudi, intitulé Abus de pouvoir, risque de brouiller encore un peu plus les cartes. C’est un authentique brûlot contre Nicolas Sarkozy et l’on se demande immédiatement pourquoi aucun ténor de gauche n’a encore publié une charge de ce niveau critique. Dans Abus de pouvoir, les commentateurs ont vite perçu la tactique de Bayrou, apparentée au Coup d’Etat permanent qu’avait en son temps rédigé François Mitterrand contre De Gaulle. L’opération séduction s’adresse en l’occurrence aux électeurs de droite qui rejettent le sarkozysme, à ceux du centre évidemment et à la gauche : autrement dit, à tous ceux qui peuvent permettre à Bayrou de constituer une majorité contre la droite au pouvoir.
Ali Baddou : quel est le point d’équilibre proposé par Bayrou pour rassembler tous les opposants à Sarkozy ?
Ce qui les rassemblerait, c’est la défense des valeurs de la République, dévoyées par l’ère Sarkozy. Bayrou propose une sorte de sursaut national pour sauver la culture française menacée. Et pour appâter le sympathisant de gauche désemparé devant l’inconsistance de son camp politique, Bayrou met le paquet : il critique l’extension aux services publics des normes de marché, il dénonce la culture de l’argent, défend l’égalité contre l’équité et prend position contre le travail le dimanche. Il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer l’alignement sur l’OTAN ou, l’un de ses sujets fétiches, la collusion entre pouvoir et médias. Le leader centriste explique même qu’entre capitalisme et humanisme, « il faut choisir ». Bayrou anticapitaliste ? On aura tout vu… Belle supercherie ! Mais que se passe-t-il donc pour que le député qui a si longtemps voté au Parlement tous les projets de la droite conservatrice, qui a soutenu la candidature d’Edouard Balladur en 1995, qui a toujours pris le parti des politiques néolibérales, en France et en Europe, qui a mis une foule de profs dans la rue avec sa réforme favorisant le privé quand il était ministre de l’Education, etc., bref, pour que cet homme puisse séduire à gauche ? Ses convictions ont-elles changé ou est-ce la gauche qui n’a plus de boussole, de saveur ni d’identité à tel point que ses sympathisants peuvent un instant, un long instant, la confondre avec le centre mou ? Les principales propositions du candidat Bayrou en 2007, bases de l’actuel Modem, sont pourtant sans équivoque. Des allègements de charges pour les entreprises à la remise en cause du droit de grève, en passant par la libéralisation des heures supplémentaires, c’est une bonne dose d’économie libérale et une poignée de contrôle social : l’UMP à visage humain, en quelque sorte. D’ailleurs, Bayrou ne s’en cache pas : ce n’est pas le programme de Sarkozy qui le dérange mais ses valeurs, écrit-il. Comme si un programme pouvait être déconnecté des valeurs auxquelles il se rattache ! François Bayrou surfe sur la perte des clivages et repères politiques. Des passerelles entre la droite et la gauche se sont tissées, cassant les lignes de fractures historiques et affadissant le débat politique. L’idée du « gouvernement des meilleurs » s’installe. Et Bayrou espère bien en sortir vainqueur. Son propos, aux contours apparemment plus incertains, empruntant aux traditions des uns et des autres, n’en soutient pas moins une idéologie conforme à l’ordre social existant. En conclusion du livre, il s’agit bien de « revenir à », de « restaurer dans son équilibre » le projet républicain français.
Quand je vois Bayrou s’imposer, je pense à l’expérience italienne : servira-t-elle de leçon ? Le gouvernement de Romano Prodi, leader centriste sorti victorieux en 2005 des primaires de la coalition large de centre-gauche, a échoué. Silvio Berlusconi est revenu au pouvoir sur des bases encore plus autoritaires. Autrement dit, une gauche alignée sur le projet du centre n’apporte pas de solutions aux aspirations populaires, fait le lit d’une droite plus dure encore et prend même le risque de disparaître.
Posté le 2 mai 2009
Commentaires (6) |
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Commentaires
Commentaire de tristan
Date: 11 mai 2009, 12:53
bonjour ![]()
je suis entierement d’accord avec cette article riche en enseignement et c’est vrais qu’avec du recul on peut
trouver contradictoire le manque de soutien de Bayrou au Partie Socialiste pour les dernières présidentielles.
Commentaire de A-C
Date: 13 mai 2009, 10:30
Bravo pour la denonciation de cette imposture. Bayrou n’est pas a gauche et il n’a pas le monopole de la denonciation du sarkozysme. Alternative Liberale se place dans cette perspective.
Commentaire de salocin
Date: 15 mai 2009, 1:32
Que les gens d’extrême gauche - dont le principal leitmotiv je le rappelle est le changement sous sa forme la plus radicale possible - refusent pour eux-même l’évolution de la pensée ou des idées, soit.
Qu’ils refusent à quiconque le droit d’évoluer malgré le poids des années, en se basant sur un argumentaire aussi riche qu’un Coca Light périmé depuis une bonne douzaine d’années, ça pourra sûrement les rassurer entre eux, à défaut de convaincre grand monde…
Et puis tant qu’à faire, ne faisons rien puisque ça a échoué ailleurs…
Commentaire de Christophe Hubard
Date: 16 mai 2009, 12:58
Mlle Autin,
À la lecture de votre chronique sur « Bayrou, le profiteur de la dépolitisation », je ne saurai me taire.
La renaissance en France d’un centre libre et indépendant suscite beaucoup d’attaques de la part des deux grands partis qui ont monopolisés le pouvoir pendant 25 ans et qui essayent de contrer l’inévitable. Le sondage révèlant que 65% des sympathisants de gauche souhaitent que le PS et le Modem gouvernent ensemble, montre la division existante au sein de votre parti. Vous écrivez : « Aujourd’hui, Bayrou apparaît comme un leader crédible de toute l’opposition, voire comme le candidat possible d’une union centre-gauche en 2012. » Il ne faudrait pas se méprendre sur un point essentiel. Le centre démocrate n’a nullement l’intention de s’allier avec la gauche pour les prochaines présidentielles au nom d’un quelconque et soi-disant « programme commun ». Le Modem a été créé il y a désormais deux ans, pour porter l’espoir d’un projet humaniste qui en finit avec le Socialisme (avec un grand S comme à l’époque où il signifiait encore quelque chose) et le néo-capitalisme. Je respecte entièrement la « gauche de la gauche » défendant avec conviction des idées que je considère pour ma part révolues. Néanmoins, la volonté de changement au sein de votre parti ne peut pas être niée. Avec 50% de sympathisants soutenant Mme Royal, c’est la moitié du PS qui voudrait « changer » le nom du parti.
Soyons franc. La « résurrection » de Bayrou n’avait aucune chance sans votre situation actuelle. C’est bien parce que le PS est incapable d’adapter son socialisme à la société moderne, que le leader de l’UDF a eu l’opportunité de s’imposer au centre. Évidemment que François Bayrou « s’adresse aux électeurs de droite qui rejettent le sarkozysme, à ceux du centre évidemment et à la gauche » (cf votre chronique). Sa dénonciation des gouvernements de droite depuis 2002, ses attaques répétées sur Sarkozy durant la campagne de 2007 sont le résultat d’un espace politique disponible. Cela enlève-t-il de la valeur au message bayrouiste de réconciliation nationale ? Cela le rend-t-il moins honnête ? Je ne le pense pas. Oui, Mr Bayrou comme vous le rappelez dans un long paragraphe a fait parti de deux gouvernements de droite dans les années 90. Il a en effet travaillé avec eux et les a soutenus. Mais contrairement à certains autres politiques, il a su évoluer et se rendre compte que le clivage gauche-droite en France était obsolète. Il a compris que nous, peuple français, méritions mieux que cela pour sortir de la crise que traverse notre pays depuis deux décennies. Je ne vous demande pas évidemment de croire en l’honnêteté de François Bayrou mais au moins de respecter l’électorat centriste qui se bat pour des idées. (cf « le centre mou » de votre chronique) Nous pensons que la politique n’est pas un simple système bipolaire. Nous ne sommes pas là pour s’allier et taire nos différences. Nous sommes des concurrents. Nous prenons la place politique que vous avez laissée vacante en refusant de vous moderniser.
Quant aux propositions du candidat Bayrou que vous citez dans votre article, vous parvenez à écrire que le Modem est « l’UMP à visage humain » ! Il y a bien une « dose d’économie libérale » dans le projet centriste. La liberté de l’entreprise est primordiale. La profession de foi du candidat UDF déclare : « Donner la possibilité à toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, de créer deux emplois nouveaux sans avoir à payer de charges pendant cinq ans (sauf 10% pour la retraite) ». Ceci est une mesure réaliste pour multiplier l’emploi. Concernant le « contrôle social » que vous évoquez, le centre défend bien des idées d’autorité et de responsabilité. Là où les socialistes sont incapables de traiter de politique sécuritaire et où l’État UMP se démarque par ses mesures répressives et autoritaires, le Modem entend parler du sujet sans barrières idéologiques. Le centre défend également des idées de gauche comme la justice sociale. Quand nous prenons le meilleur de ce qui se trouve à gauche comme à droite, vous nous considérez comme dénués de sens politique : « François Bayrou surfe sur la perte des clivages et repères politiques. Des passerelles entre la droite et la gauche se sont tissées, cassant les lignes de fractures historiques et affadissant le débat politique ». Nous n’affadissons pas le débat, nous l’enrichissons d’une nouvelle façon de penser la politique : une méthode pragmatique promouvant une société plus humaine.
Vous concluez : « Son propos (…) n’en soutient pas moins une idéologie conforme à l’ordre social existant. En conclusion du livre, il s’agit bien de « revenir à », de « restaurer dans son équilibre » le projet républicain français ». François Bayrou ne parle pas de « restauration ». Il s’agit selon lui de corriger le « modèle français républicain ». Corriger là où il a échoué, mais avant tout le conserver dans ses grands principes. Contrairement aux propositions de Mme Royal et Mr Sarkozy durant la dernière campagne, qui entendaient changer de « modèle » pour sortir la France de sa crise, le centre défend ce qui fait de nous des Français.
Sur le jeu des rappels historiques, la troisième voie politique a déjà été appliquée dans d’autres pays. Vous mentionnez Prodi, je vous indiquerai le pragmatisme de Blair et Merkel entre autres. Dans tous ces pays, la gauche a sû prendre ses responsabilités en évoluant sur le plan idéologique, ce qui lui a permis de participer au gouvernement.
Commentaire de Christophe Hubard
Date: 19 mai 2009, 17:48
Un commentaire à propos de mon précédent. Un ami m’a justement fait remarquer que vous n’étiez pas au PS. Grossière erreur :s, je vous y croyais affiliée. Cela ne change pas pour autant le sens de mon argumentaire.
Commentaire de dan
Date: 3 mai 2009, 19:59
Cela vous étonne Clémentine, ici dans le Bearn pas le moins du monde! Nous connaissons ses alliés, la droite ! Et, tous ceux, qui tournent facilement leur veste quand un pourvoir quelconque s”aperçoit à l’horizon.
Vous devriez rejoindre le PG et biens sur le Front de Gauche, je suis écoeuré de voir cette désunion à la gauche de gauche. Qu’est ce qui empêche la Fédération de rejoindre le FG? Un anticommunisme sous jacent? La responsabilité de tous ceux qui laissent le champ libre à la droite et à la droite déguisée qui surfe sur le désechantement populaire sera grande .