Suicides à France Telecom (ma chronique pour France Culture)
Le patron de France Telecom est reçu ce matin au ministère du travail. C’est dire si la prise de conscience au sommet n’est plus contournable. Au 23e suicide dans l’entreprise depuis janvier 2008, difficile de s’en remettre à la fragilité personnelle de tel ou tel salarié. Mercredi dernier, c’est un homme de 49 ans travaillant à Troyes qui s’est planté un couteau dans l’abdomen en pleine réunion. Il n’est pas décédé, mais la scène fut d’une violence inouïe. Deux jours plus tard, une jeune salariée de 32 ans s’est jetée par la fenêtre de son bureau, à Paris. Elle est morte. Elle rejoint l’effroyable liste des salariés de France Telecom et d’ailleurs qui n’en pouvaient plus au point de préférer ne plus être. Ces images me hantent. Elles disent la violence du monde du travail, la désespérance sociale. J’ai repensé à cette phrase de la romancière et résistante Elsa Triolet, la complice d’Aragon : elle disait, « Il n’y a pas de suicides, il n’y a que des meurtres ». Je ne sais pas si c’est juste, c’est un point de vue philosophique qui se discute mais il a en tout cas le mérite de pointer les responsabilités extérieures à ces actes morbides. Car évidemment, il y en a. Et elles n’ont pas traits qu’à des traumatismes psychologiques individuels mal soignés. L’organisation sociale est en cause. Ces suicides symbolisent, cristallisent la détérioration grandissante des conditions de travail. Ces actes nous sont d’autant plus insupportables que la conscience collective s’aiguise sur cette situation et qu’en débattre publiquement, le poser comme un fait de société et non comme de simples faits divers, est le meilleur moyen de dégager des solutions, d’impliquer les politiques publiques. On en parle notamment depuis la sortie, la même année, de Souffrances en France de Christophe Dejours et du Harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen, deux livres qui ont eu un très large écho en 1998. Différents travaux en sociologie ont également montré comment la spécialisation et l’intensification des tâches, la déresponsabilisation, la baisse du dialogue dans l’entreprise, la pression du chômage ou la flexibilité augmentent considérablement le stress au travail. La peur est devenue une sorte d’outil de management ; il s’agit en quelque sorte pour les dirigeants de tirer profit de l’insécurité professionnelle. Le malaise au travail, qui concerne les ouvriers et les cadres, c’est également un problème de perte de sens : à quoi sert ce que l’on fabrique ? Quelle reconnaissance ? Quels objectifs partagés dans l’entreprise ? Qui décide ? Où vont les gains ? Une récente campagne de la Fondation Copernic met l’accent sur l’impunité dont jouissent les responsables patronaux – on trouve la pétition sur le site de la Fondation Copernic. Leur manière d’organiser le travail, les réductions de budget sur la formation, la prévention, la sécurisation des métiers n’est pas vraiment montré du doigt, les risques de mise en cause pénales sont quasi nuls pour eux. Et les phénomènes de sous-traitance, souvent en cascade, disséminent les responsabilités. Chez France Telecom, depuis la privatisation, il y a à la fois une pression – notamment aux départs dits volontaires -, la mise en concurrence des salariés et une incompréhension sur les objectifs. Ce climat de tension et de violence se produit alors que l’entreprise fait d’immenses bénéfices. En 2007, 3,1 milliards d’euros de dividendes ont été reversés aux actionnaires. En 2008, le prix de l’action reversée est passé à 1,40 euros - contre 1,30 euros l’année précédente. Bonne santé donc pour les actionnaires d’Orange/France Télécom. D’où la remarque acerbe d’un responsable de la CGT : « Les actionnaires doivent connaître le prix de leur action, à savoir la santé des salariés ».
Posté le 16 septembre 2009
Commentaires (17) |
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Commentaires
Commentaire de luc
Date: 17 septembre 2009, 13:17
Malheureusement, il y a avait beaucoup plus de suicides à France Télécom quand la gauche plurielle était au pouvoir en 1997-2002.
Soit 2,13 pour dix mille en 1998
2,15 pour dix mille en 2000
et 1.5 en 2008
http://fr.wikipedia.org/wiki/France_T%C3%A9l%C3%A9com#Les_effectifs
Commentaire de Alain Bertrand
Date: 18 septembre 2009, 13:27
Le fond du fond du cynisme : pour réagir à cette vague de suicide, France-Télécom met en place un NUMERO VERT ! Siné-Hebdo en aurait fait sa couverture qu’il aurait été interdit de vente…
Commentaire de Jacques CEAUX
Date: 18 septembre 2009, 17:50
COMME A FRANCE TELECOM…
“Le nouveau management impacte la santé du fonctionnaire” comme dirait l’autre dans la novlangue qui colonise tous les esprits (du journaliste télé au plus petit cadre fonctionnaire).
Ce qui se passe chez France-Télécom/Orange, est à l’œuvre dans toute la fonction publique française. La “Nouvelle Gestion Publique” (ou NMP management) sévit depuis au moins 3 ans dans tous les services publics : bureaux de douanes, centres des impôts, éducation nationale, hôpitaux, maisons de retraite, commissariats, palais de justice etc.
Ce poison venu des contrées ultra libérales outre atlantique est en train de faire imploser toutes les valeurs qui ont fait le socle républicain et si spécifique de la fonction publique française. Subrepticement, sans que jamais rien ne soit explicité aux fonctionnaires de base, on est passé d’une culture du bien public et de l’intérêt général à une démarche clientéliste.
Sans crier gare et en quelques années, les cadres intermédiaires, qui n’en demandaient pas tant, se sont vus bombardés MANAGERS, précipités sans formation et sans arme dans le bain acide de la culture d’entreprise globalisée.
Ces quinquas, entrés dans le fonctionnariat dans les années 70, avec un diplôme universitaire « classique » en droit ou en géographie, ont servi 20 ou 30 ans dans le giron d’une bureaucratie fière de ses valeurs communes « universelles » au service de tous, dans le respect sourcilleux de l’impartialité et de la dignité dans l’exercice de ses fonctions.
On leur demande aujourd’hui de se métamorphoser en leaders frais émoulus de HEC sachant magner toutes les techniques de la communication, de la conduite de projet, de la gestion des conflits, et d’accommoder le tout dans une langue « étrangère » mixant le franglais et les termes elliptiques issus des nouvelles technologies.
Ainsi la déroute massive de cette mutation chez les cadres de proximité, pousse mêmes certains déboussolés à adopter des comportements de harceleurs et pour la majorité, la mission est impossible. Alors la désagrégation devient inexorable et touche maintenant l’ensemble des services de la base au sommet dans l’indifférence générale et la cécité coupable des décideurs publics.
Ce malaise catastrophique tient à la fois à l’absence de clarification des missions, des visions et des valeurs qui sous-tendent l’action des organisations administratives et à l’absence de partage de nouvelles valeurs communes car celles-ci n’ont pas été délibérées mais imposées.
Conséquence de tout cela, les agents de base se retrouvent en souffrance grandissante, toutes les solidarités interpersonnelles des collectifs de travail volent en éclat ; chacun cherche désormais un sens à son travail qui n’est plus évalué d’ailleurs qu’au travers de chiffres d’indicateurs totalement abscons et définis au sommet sans aucune justification.
Le sentiment douloureux de la perte de l’estime de soi et de l’assurance d’un travail digne qui s’empare des fonctionnaires français dans toutes les administrations et tous les corps, pourrait bien à terme miner irréversiblement les fondements de l’État français.
Jacques CEAUX Douanier (militant Solidaires Douanes)
Commentaire de Gilbert
Date: 22 septembre 2009, 14:08
Vous trouverez ici un démontage des interventions crapuleuses des blablateurs professionnels de RTL à propos des suicides à France Telecom :
http://www.acrimed.org/article3216.html
C’est tellement ignoble qu’on pourrait se demander si RTL n’est pas la voix du MEDEF.
Et dire que dans le lot il y a un ancien communiste (Jean-Luc Mano).
Commentaire de Mickaël
Date: 24 septembre 2009, 15:20
et pas de punitions ?
Commentaire de un salarié
Date: 28 septembre 2009, 17:37
Le fonctionnement de FT me fait penser aux bonnes recettes de la dictature :
- un groupe de décideurs tout puissant, n’écoutant qu’eux même et persuadé d’avoir la recette du bonheur pour tous et se congratulant.
- une police politique que l’on nomme DRH
- un ministère de la propagande appelé la com
- quelques bons soldats bien disciplinés prêts à se sacrifier
- une grande majorité qui vit sous la peur
Une fois on m’a fit “l’entreprise n’est pas la démocratie”, Ok mais là FT cela prend la forme de la barbarie
Commentaire de Leonine-Bakou
Date: 28 septembre 2009, 23:43
Suicide chez FT :
Le monde change, l’ADAPTATION à ces changements “doit-être” le propre de l’homme, la MUTATION est du domaine du Virus, seul “être” capable de muter en un temps record. Faire d’un homme un mutant relève du fantasme ou du génocide. Faire d’un ex fonctionnaire employé de France telecom un commercial tout terrain concurrençé par tous, rélève de la mutation , cela n’étant pas possible il s’agit donc d’un génocide. Si ce génocide favorise juste une minorité souhaitant porter des rollex cela reléve de la révolution la seule mutation concurrente des virus et de l’adaptation.
Commentaire de Frison
Date: 2 octobre 2009, 16:00
Voila, c’est silmple, la justice doit condamner , et le Directeur de France télécom ou les autres doivent etre mis en examens et jugés, bien sur, sans protection.
En tout état de cause, la Cour de Cassation a retenu dans son arrêt du 22 février 2007,
2ème Chambre Civile, que l’attitude de l’employeur constituait une faute inexcusable,
alors que celui-ci avait ou aurait du avoir conscience du danger auquel était exposé son
salarié, alors qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver.
Alors, les médias et syndicats, et les partis de gauche, la vraie, doivent utiliser ces dossiers pour faire savoir a tous que l’on est “peut etre” pas tres egaux devant la loi
bonne lecture a tous
Bernard Frison(suicide Herve et Patricia)
Commentaire de arrêtons le massacre
Date: 3 octobre 2009, 22:29
Puisque vous citez le Medef, voici une petite citation de Parisot à propos des suicides.
Laurence Parisot, pas Présidente du Medef pour rien
« Si ça se passe sur le lieu de travail, ce n’est pas toujours lié à des facteurs liés au travail. (…) Je pense que c’est très lié au climat général qu’il y a dans notre pays parce que tout est plus dur. C’est plus dur pour l’entreprise de dégager des marges. Je vous rappelle que les entreprises françaises ont en moyenne 10 points de marge de moins que les entreprises allemandes ».
C’est vrai, ça n’a pas forcément de rapport avec l’entreprise. Quand on se fait hara kiri dans une réunion d’entreprise, c’est sûrement qu’on a une peine de coeur.
Et puis vous vous rendez compte, les pauvres entreprises… leur marge si faiblarde, tout ça… C’est trop dur.
C’est sur le site Orange Amère qui déglingue la politique France Telecom:
Commentaire de garaboto
Date: 6 octobre 2009, 13:32
.
Parmi les pays de l’OCDE, les taux de suicide sont les plus forts au Japon et en France (de 15 à 20 pour 100 000) et les plus faibles en Italie, Grande-Bretagne et aux États-Unis[7].
Commentaire de isabelle
Date: 8 octobre 2009, 11:50
Insomnies, dépressions, angoisses, pulsions violentes ou suicidaires: le travail n’a jamais tant rongé les corps et les esprits. Si les 24 suicidés de France Télécom depuis février 2008 en témoignent, ils ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg
Commentaire de Frison
Date: 10 octobre 2009, 8:00
Isabelle nous parle de la face cachée de l’iceberg, et elle à raison. Il suffit de lire attentivement les études, et vous verrez qu’il y a en France, 18 000 suicides(voir assurances). Ce qui veut dire que vos enfants et vous meme avez quatre fois plus de risque de mourir par suicide que par accident de la route. Alors pourquoi ces mensonges sur le nombre de salariés qui meurent a cause du travail. Les associations(HMS STOP, recoivent des appels sans interruption, et la gande majorité ont pour cause, le travail.Personnelement, je suis arreté depuis decembre 2008, et l’on m’explique que je ne peu reprendre , parce que, venant du privé,le fait de faire au mieux, en proposant des rapports a nos superieurs, afin de pouvoir amelioré le travail,devient une gene pour ces memes superieurs, et vous devenez genant, donc, on fait en sorte de vous “eliminer”.
C’est comme ceci que mon épouse(suicide Herve et Patricia)à mis fin à ces jours.
Commentaire de eric
Date: 20 octobre 2009, 14:52
Par ailleurs, dans les centres d’appels, le personnel profitera de vingt minutes de temps de pause pour six heures de travail consécutives. Quant aux vendeurs en boutique, ils bénéficieront, sur leur temps de travail, de 15 minutes avant leur prise de service pour s’approprier les consignes de la journée.
Commentaire de Frison Bernard
Date: 21 octobre 2009, 12:54
Et qui parle, apres ces actes extremes ,des personnes qui “restent” Les enfants, la famille ect. C’est un choc violent,qui vous laisse dans un état de doute, dans un premier temps au moins, mais, avec un peu de recul, ces gestes peuvent s’expliquer.
J’ai voulu , apres le drame, rencontrer des personnes qui avaient tentées de mettre fin a leur vies, et, toutes ont tenues sensiblement les memes propos, c’est a dire que lorsqu’ils sont passé a l’acte, ils n’étaient plus eux meme, ne pensaient plus à leur famille, enfants, ou autre,. Ils n’avaient qu’un seul but(couloir avec de la lumiere au bout)se debarrasser de leurs problemes qui leur semblaient insurmontables, et, j’ose dire que le geste malheureux est realisé dans un certain bonheur. Il faut un choc violent pour les remettre a la réalité. Donc, tous ce que l’on entend sur les suicides est faux(courageux, faible, ils n’ont pas pensés aux enfants, ect ect )faux, faux, faux, ils sont deconnectés de la réalité, et rien ne peut les arretés.Mais, il faut un élément déclencheur, celui qui fait basculer dans le pire.
Commentaire de deguisement
Date: 13 février 2010, 17:51
Nul ne doit ignorer la détresse de ceux qui vont jusqu’à se supprimer, pas davantage d’ailleurs que l’épreuve que cela représente pour leurs familles, mais l’instrumentalisation de ces drames, avant tout humains, est plus qu’indécente. Si bien des progrès sociaux restent faire, ceux qui s’en emparent pour en faire des arguments de leur lutte feraient bien d’y réfléchir. Ceux qu’ils bernent, autant qu’ils abusent la mémoire des victimes, que ce soit pour attiser une haine de classe dépassée ou satisfaire la curiosité d’une audience jamais repue, connaîtront un jour une vérité qui ne fait injure à personne en démontrant que les suicides ne sont pas plus nombreux parmi les salariés de France Télécom qu’ailleurs. Il s’agit hélas d’un phénomène qui touche l’ensemble de la société, sans distinction d’employeurs ni de conditions de travail. Des chiffres existent et ceux qui désirent sincèrement donner son sens réel au drame peuvent facilement en prendre connaissance, dans de nombreuses études, notamment sur le Net. Ils pourront ainsi ramener à de justes proportions une situation dont rien ne peut justifier qu’elle donne lieu à des interprétations hâtives et indignes.
Commentaire de Schneider
Date: 13 juillet 2010, 22:59
Bonsoir Clémentine et tout les participants
Voici une vidéo qui traite du sujet, a voir
http://www.dailymotion.com/video/xdhiiz_orange-une-balle_fun
Commentaire de lavoi
Date: 17 septembre 2009, 13:14
En tout cas M. le PDG Lombard n’est même pas foutu de trouver des mots réconfortants pour son personnel ! Il est obligé de s’excuser sur ses propos pleins de lapsus révélateurs tenus à la suite de sa convocation, c’est d’une maladresse à pleurer … Cela n’augure rien de la suite …