Pour un féminisme social
Voici la tribune que j’ai publié hier 23 février dans Libération
Pour un féminisme social
A travers la polémique suscitée par le livre d’Elisabeth Badinter, plusieurs conceptions féministes s’entrechoquent. La maternité n’est pas le thème le plus simple à traiter pour celles et ceux qui revendiquent l’égalité entre les sexes. Elle apparaît comme un nœud, autour duquel se sont historiquement polarisées deux grandes tendances. D’un côté, la maternité comme esclavage, source d’aliénation - c’est Nelly Roussel et son appel à la «grève des ventres» en 1919 ou Simone de Beauvoir déclarant, au vu des conditions de son temps, «je conseillerais à une femme de ne pas devenir mère». De l’autre, la maternité comme privilège et jouissance - je pense au féminisme des années 1920, notamment Cécile Brunschvicg, pour qui le premier devoir d’une femme est d’avoir des enfants ; ou encore à Annie Leclerc, dont le best-seller Parole de femme, paru en 1974, évoque les «fêtes de son sexe» (sic) telles que les règles ou la grossesse.
Ce qui a soudé les féministes dans leur diversité, c’est la revendication d’une maternité «volontaire» avec la libéralisation de la contraception et de l’avortement. Aujourd’hui, les générations de femmes qui grandissent avec la mixité à l’école et la pilule, en se projetant dans le monde du travail, appellent à reformuler les priorités et les défis. Bien sûr, la possibilité réelle de maîtriser sa fécondité n’est pas gagnée, ce qui implique par exemple d’être vent debout contre la fermeture de centres IVG. Il faut aussi combattre le regard social stigmatisant et suspicieux vis-à-vis des femmes qui font le choix de ne pas avoir d’enfant et de celles qui ne peuvent pas en avoir. Mais parmi les difficultés contemporaines rencontrées par la majorité des femmes, il y a bien celle de l’articulation entre vie professionnelle et vie familiale. Elisabeth Badinter a raison de dénoncer la pression du discours dominant et les contraintes que représente de nos jours encore la maternité, mais elle ne dit rien des conditions qui permettraient que maternité et parentalité se conjuguent avec émancipation et égalité.
Les tenantes du féminisme «essentialiste» accusent la philosophe de nier les données naturelles (lire la tribune parue dans Libération du 18 février). Or, renvoyer les femmes à un destin prétendu biologique conforte les positions rétrogrades, surtout dans un contexte de crise économique où la tentation est forte de légitimer leur retour au foyer pour diminuer le chômage ou développer les temps partiels imposés. N’est-ce pas toujours au nom de la différence des sexes que les femmes ont été opprimées ? Le parti pris «égalitariste», dans la tradition beauvoirienne, ne nie pas les différences mais s’oppose à la naturalisation des identités masculin/féminin qui enferme les individus dans des qualités et des trajectoires préétablies. Dans cette lignée, il doit être possible de formuler des réponses positives au désir de parentalité. Encore faut-il cesser de contourner l’obstacle, sortir d’une conception abstraite de l’universalisme et postuler possible l’équation maternité/émancipation.
La remise en cause des discours normatifs est un préalable. Par exemple : être ni pour ni contre l’allaitement mais pour que chaque mère ait la possibilité de décider en fonction de ce qu’elle ressent, loin des pressions dogmatiques de l’allaitement mais aussi des lobbies de l’industrie laitière ou encore des fantasmes masculins d’appropriation des seins féminins aux fins de leur propre satisfaction érotique. La maternité ne doit être appréhendée a priori ni comme une servitude ni comme un moment idyllique de réalisation de sa féminité. Une multitude de facteurs interfèrent dans la manière dont se vit chaque grossesse et les sentiments qui l’accompagnent sont généralement ambivalents voire contradictoires. Le rôle de la collectivité, c’est d’accompagner sans juger, de favoriser la liberté de choix et l’épanouissement des parents et des enfants, de traquer les déterminismes, de desserrer l’étau des contraintes.
Autrefois, les femmes réalisaient gratuitement toutes les tâches domestiques et parentales. Elles ont investi à temps plein le monde du travail salarié, en France dans les années 1960. Une révolution. Or les pouvoirs publics n’ont pas accompagné ce bouleversement, si bien que les femmes ont continué à effectuer l’essentiel du travail de la maison (environ 80% toujours à leur charge aujourd’hui). Cette réalité est souvent renvoyée au privé, comme si savoir qui fait les lessives et donne le bain n’était qu’une question de négociation propre à chaque couple. Elle est pourtant sociale et politique ! Repenser les temps de la vie, c’est-à-dire la part entre travail salarié, quotidien domestique et parental, engagement citoyen et loisirs, doit permettre un meilleur équilibre de vie pour les femmes - et pour les hommes.
Les pères sont totalement absents de la réflexion d’Elisabeth Badinter. Leur implication est pourtant déterminante. Qui peut croire que l’on améliorera la situation des mères sans que les pères modifient en profondeur leur comportement ? L’avenir est au partage des tâches et des plaisirs liés aux enfants. Cela passe par l’allongement significatif du congé de paternité, qui devrait être obligatoire, ou par des mesures symboliques comme rebaptiser les «maternités» en «maisons de naissance», l’école «maternelle» en école «enfantine». La non-mixité de l’univers des petits contribue à reproduire l’ordre sexiste. Enfin, une autre politique familiale est indispensable. Nous avons notamment besoin d’un véritable service public gratuit d’accueil de la petite enfance et d’une remise en cause du congé parental qui aujourd’hui lèse la carrière et l’autonomie financière des femmes.
Ces chantiers supposent une profonde réorganisation sociale et un autre partage des richesses et des pouvoirs. C’est sur ce terrain qu’il faut se mobiliser.
Posté le 24 février 2010
Commentaires (10) |
Envoyer à un ami
Commentaires
Commentaire de Gilbert
Date: 24 février 2010, 20:23
“Elisabeth Badinter a raison de dénoncer la pression du discours dominant et les contraintes que représente de nos jours encore la maternité, mais elle ne dit rien des conditions qui permettraient que maternité et parentalité se conjuguent avec émancipation et égalité”.
Normal, elle a un habitus de droite, aurait dit Bourdieu en plaisantant.
Si l’on ajoute à la croisade d’E. Badinter le fait qu’elle est la principale actionnaire de Publicis, qui fait notamment de la pub pour Nestlé et pour les fabriquants de couches jetables, on comprend pourquoi elle a vite fait de renvoyer les opposants à la consommation de produits qui “aident les femmes” (à aller bosser pour que dalle ?) à leur “conception rétrograde” de la maternité.
Commentaire de laurent
Date: 25 février 2010, 11:53
@Gilbert:
Pour avoir 3 enfants (de 12 à 1 an), je peux dire que le lobbying pro-allaitement existe, surtout dans les maternités.
Ma femme n’ayant plus voulu (après une journée) allaiter le petit dernier (qui était particulièrement vorace, ça existe), s’est retrouvée face à une sage-femme qui n’a rien voulu savoir et a argumenté sans fin. Tant et si bien qu’il lui a fallu attendre le lendemain et le changement d’équipe pour renouveler sa demande (et, fort heureusement, tombe sur quelqu’un de plus compréhensif).
De même pour le second, les personnes travaillant dans les consultations de PMI essayaient de la dissuader d’arrêter l’allaitement trop tôt à leur goût (à 1 mois).
Indépendamment des entreprises auxquelles appartient Mme Badinter, il se trouve qu’elle dit quand même, sur ce point-là, des choses justes.
De plus, je ne comprends pas la volonté de Clémentine de remettre en cause le congé parental. Après tout, il peut également être pris par le père? Cette année c’est moi qui suis à temps partiel pour m’occuper des enfants (notamment du petit, les autres étant scolarisés).
Commentaire de Flo
Date: 26 février 2010, 11:48
J’aime bien cette idée “rendre le congé paternel obligatoire” par contre ce changement profond est un iota utopique pour être acceptée par la société. Certains hommes (sans doute même une majorité d’hommes) verraient dans cette obligation une contrainte supplémentaire plutôt qu’une avancée réelle dans le rapport (souhaité ou non, recherché ou non notamment par nos responsables politiques) d’égalité hommes / femmes. Après, tout dépend de la durée obligatoire de ce congé. L’idéal serait que cette durée soit environ la même que pour les femmes… pour ne pas faire de jaloux…
En tout cas, Elizabeth Badinter, bien épaulée par les médias, apporte une cure de jouvence au combat féministe.
Commentaire de tristan
Date: 26 février 2010, 13:55
je crois que pour l’allaitement les tendances et orientations modernes sont aux methodes de stokage
et finalement ça semble coherent , on allie traditionnel tout en beneciant des avancées techniques.
pour le menage on peut s’acheter l’aspirateur autonome
(3OO euros)
- il pourrait effectivement être livré par la prefecture.
Commentaire de azerty
Date: 26 février 2010, 16:22
“être ni pour ni contre l’allaitement mais pour que chaque mère ait la possibilité de décider en fonction de ce qu’elle ressent, loin des pressions dogmatiques de l’allaitement mais aussi des lobbies de l’industrie laitière ou encore des fantasmes masculins d’appropriation des seins féminins aux fins de leur propre satisfaction érotique.”
il me semble que les fantasmes d’appropriation en question ne concernent que le couple et vouloir en faire un enjeu politique est un peu déplacé et revient à vouloir s’introduire dans les chambres à coucher…
Commentaire de Mickaël
Date: 1 mars 2010, 16:05
sans ripoux, espérons.
Commentaire de tristan
Date: 6 mars 2010, 18:07
pour completer mon commentaire concernant le menage, je vois pas pourquoi il y a une espèce de honte voir de complexe sinon d’idées arretées a prendre une femme de menage..?
elles font leur boulot declaré qui aprés tout n’est pas forcement plus penible ou “degradant” que pleins d’autres emplois!
on n’est pas tout d’un coup un chatelain pédant et exclavagiste parcequ’on en prend une, ça devrait se democratiser et voir le menage comme quelque chose de sympas (discussions , relationnel etc…)
je crois que c’est deductible des impots pour “l’employeur” ça reste donc abordable sans leser la femme ou l’homme de menage ( qui pourrait être des emploie jeunes) aprés a eux ou elle de faire valoir leur droits.
en tout cas ça devrait se democratiser dans les esprits et se decomplexer.
quand je dis a mon entourage que je vais en prendre une tt le monde me regarde avec des grands yeux ronds! pourquoi ? c’est comme se faire servir a la station essence ou aider a la caisse du supermarché pour amener les courses j’usqu’a la voiture. C’est sur que le 3eme age apprecierait.
et ça donne du taf aux jeunes.
* j’en ai pas une parceque chez moi c tellement le bronx que je serais obligé de faire le menage un chouia avant qu’elle arrive_en fait c moi qu’ai honte
Commentaire de MATHEY
Date: 16 mai 2011, 12:15
Votre intervention à propos de l’arrestation de DSK est tout simplement ignoble; comment se présenter en défenseur de quelques causes que se soit après une telle violation de la présomption d’innocence ?
Commentaire de zazoo
Date: 16 août 2011, 20:20
Je profite de cette page et de cette intervention autour de la maternité pour vulgairement : ” pousser mon coup de gueule “.
Je suis enceinte et je réfute le fait que parce que l’on porte l’enfant on est en pleine conscience de ce qu’il nous arrive, et par ce fait nous avons un avantage par rapport aux pères, qui parait il, ne peuvent réaliser qu’à la naissance de l’enfant ce qu’il se passe….
Je ne réalise rien du tout….. et je ne le réaliserai peut être pas tout de suite après la naissance de mon enfant ce que suppose être mère.
Alors marre d’entendre les personnes me dire que c’est normal que pendant ces 9 mois la femme est en position de force pour préparer la naissance par rapport au père.
Dans ce monde moderne l’homme doit savoir lui aussi prendre sa place, il n’est pas question d’instinct mais de prise de responsabilité vis à vis de l’autre.
Peu importe que l’on ne prépare pas l’arrivé d’un enfant de la même manière, mais on devrait pouvoir mener une réflexion plus commune et sortir des principes ancestraux de la maternité.
De même, on ne peut vouloir l’égalité des sexes et en tant que femme ne pas oser demander aux hommes les mêmes choses que l’on demanderait à une femme, les réponses quand à elles restent libres, en demandant aux hommes de jouer un rôle on ne leur impose rie, mais on les implique plutôt que de rester fidèle au croyance que ce dernier ne peut pas comprendre.





Commentaire de MARY
Date: 24 février 2010, 20:15
Oui la maternité est bien l’affaire de tous et la non maternité est très respectable parlons seulement de liberté. Revenons aux classes passerelles qui ouvrent le marché au privé … pour ma part je trouve la chose scandaleuse. L’acceuil des tous petits à partir de 2 ans doit se faire de manière gratuite, notamment pour ne pas léser les jeunes mères célibataires qui devront abandonner leur travail souvent précaire car elles ne pourront pas régler la note de la garderie… Leur situation est dramatique, il faut les aider. Nous sentons en effet pointer les vieilles théories qui consistent à vouloir recaser les femmes à la maison et les immigrés dans leur pays … en temps de crise le spectre du chômage réveille les méchantes tendances…
D’un autre côté, les mères de famille qui travaillent à plein temps sont épuisées et malheureuses de ne pas passer plus de temps à jouer et à caliner leurs enfants … alors messieurs soyez tendres et participatifs tout le monde s’y retrouvera. Soulagez vos compagnes ! Et continuons à proposer des alternatives