Question de droits (chronique France Culture)
Me revoilà après avoir utilisé mes droits : un congé de maternité suivi de quelques congés payés. Ce n’était pas du luxe et, en même temps, j’avais comme un sentiment diffus de vivre quelques jours comptés, quelques derniers jours heureux… Souvenez-vous, Les jours heureux, c’était le titre du programme du Conseil National de la Résistance, qui a débouché sur la mise en place en 1945 des piliers du modèle social français, avec notamment la Sécurité sociale, les retraites par répartition ou la liberté de la presse. Il y a quelques mois, le collectif « Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui » a fort justement republié ce texte aux éditions La Découverte. Car nous assistons à une démolition de cet édifice social, depuis les années 1990, et singulièrement depuis la présidence Sarkozy. Tout fonctionne comme si les acquis sociaux n’étaient finalement plus des acquis. Ce que d’autres générations ont arraché comme amélioration des conditions de vie, à l’issue de processus de rapports de force sociaux, culturels et politiques, est aujourd’hui sur la sellette. Or le socle des droits et les moyens que se donne la puissance publique pour les rendre effectifs est un enjeu clé si l’on veut relancer un processus vertueux en faveur de « l’égaliberté », pour reprendre l’expression que j’aime bien du philosophe Jacques Bidet. D’une brûlante actualité en cette rentrée, l’attachement au droit à la retraite à 60 ans (que le gouvernement veut porter à 62 ans), attachement qui se manifestera dans la rue mardi prochain, participe de cette exigence.Avec le capitalisme, l’élévation du niveau de vie est possible à un moment donné. Mais il arrive vite quelque chose de paradoxal : les progrès techniques permettent d’accroître la puissance productive mais la satisfaction des besoins sociaux recule. Car pour enrayer la baisse tendancielle du taux de profit, bien réelle, il faut à la fois diminuer le coût de la main d’œuvre et vendre (et donc produire) toujours plus, toujours plus cher. C’est ainsi qu’après les Trente Glorieuses, sorte de mythe du libéralisme économique, il y a le chômage de masse, le délitement des solidarités, l’emprise croissante du marché. Pour contrarier ce mécanisme, les droits constituent de puissants leviers pour le progrès humain. Comme autant de remparts. Une société qui progresse est une société capable d’élargir le socle des droits et de garantir leur application – par exemple, aujourd’hui, peut-on parler de droit aux soins quand celui-ci, proclamé, est de fait rogné par des déremboursements ou une détérioration de l’accueil dans les hôpitaux ? Où est le droit au logement quand la logique de l’offre et de la demande s’impose et fait exploser les prix ou que les listes d’attente pour un logement social sont saturées ? Bref !Ce n’est pas un hasard si, depuis les années 1990, on a vu émerger les « sans » (sans-abris, sans-papiers, sans-terre, sans-emploi, etc.). Ces mouvements ont permis d’interroger publiquement la réalité effective des droits existants et de mettre en avant la nécessité de créer de nouveaux droits. Pour façonner une société d’individus libres et égaux, il ne suffit pas que chacun ait un peu d’argent. Il faut encore satisfaire les besoins vitaux des personnes en prenant en compte la globalité de l’organisation sociale : de là dépend le partage réel des richesses. Non seulement les mécanismes de redistribution classique – fiscalité, salaires, minima sociaux - doivent être mobilisés mais il en va aussi de la qualité et de l’égal accès aux services publics, de la lutte contre toutes les formes de racisme ou de la juste conception des territoires. Comme le suggère l’économiste indien Amartya Sen, c’est la « capabalité » des individus qui doit être travaillée, c’est-à-dire la manière de convertir des biens en liberté pour mener une vie convenable, et j’oserais dire heureuse. La définition des besoins et des conditions de la liberté de chacun est un enjeu démocratique majeur. Alors, quand on touche à l’un des piliers du modèle social français avec la contre-réforme des retraites qui s’annonce, la moindre des choses, n’est-ce pas de consulter le peuple ? A quand un référendum sur le projet gouvernemental concernant les retraites ? A suivre…
Posté le 6 septembre 2010
Commentaires (3) |
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Commentaires
Commentaire de Jean Vallessin
Date: 7 septembre 2010, 17:42
Chère Clémentine,
Heureusement vous êtes de retour à Culture Matin. Car d’un point de vue politique, l’émission ne s’arrange pas. Et maintenant Meyer en plus. Quelle Purge !
Avait-vous entendu Pierre Laurent il y a quelques jours ? En 1H20 d’émission en sa présence, il n’a pas prononcé une seule fois le terme “Front de Gauche”. Et cela malgré au moins deux questions qui l’amenaient sur ce sujet. Si j’étais au PG, je me poserais des questions.
Qu’en pensez-vous Clémentine ?
Bien à vous.
Commentaire de Lavoi
Date: 13 septembre 2010, 13:35
A l’instar de Clémentine, il me semble que le citoyen lambda réclame avec insistance des droits que la société devrait lui fournir mais il oublie bien souvent ses devoirs envers elle. Car une société ne peut fonctionner que si chacun, avant de réclamer quelque chose, peut y apporter sa contribution. Et la vision de Clémentine paraît bien naïve ! Partage réel des richesses, je veux bien, encore faut-il que ce ne soit pas toujours les mêmes qui fournissent les efforts et qui redistribuent sans contre-partie dans les “droits” que réclament avidement ceux qui estiment y avoir “droit”. Solidarité oui je veux bien mais solidarité dans les 2 sens…




Commentaire de Gilbert Duroux
Date: 7 septembre 2010, 0:14
Délitement depuis les années 90 ? Vous devez être bien jeune, Mlle Autain, pour ne pas avoir connu le tournant “socialiste” de 1983…