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De quoi Kerviel est-il le nom ? (Chronique France Culture)

La condamnation de Jérome Kerviel produit un vrai barouf médiatique. C’est vrai que la décision est sidérante : à 33 ans, le trader écope pour faux et abus de confiance d’une peine de cinq ans de prison, dont trois ans ferme, et de la somme astronomique de 4,9 milliards d’euros d’amende. Du jamais vu. Le tribunal a donné entière satisfaction à la partie civile, la Société Générale, comme si toutes les spéculations délirantes de Kerviel avaient pu échappé à sa hiérarchie. Un communiqué de l’association Attac rappelle que, par exemple, Total n’avait écopé que de 92 millions d’euros d’indemnités suite à la marée noire de l’Erika. Ou encore, qu’AZF Toulouse – 31 morts – n’a du déboursé que 2 milliards d’euros.

 

Dans le procès Kerviel, le Parquet n’y est pas allé de main morte pour que la décision soit exemplaire. Car pour le procureur, « il s’agit d’arrêter le discrédit sur les banques. Il en va de l’ordre public, économique et financier ». Comme si la mauvaise réputation des banques relevait de quelques salariés malfrats et non de la spéculation sans limites, du pouvoir croissant de la finance sur nos vies. Comme si l’actuel désordre social et économique pouvait se résorber par une décision de justice. Toujours est-il que la Société Générale sort blanchie. Elle avait déjà de quoi se réjouir avec son bénéfice du premier semestre 2010, soit 2,2 milliards d’euros – hé oui, la crise, il y a ceux qui la font et ceux qui la paient ! Grand seigneur, l’entreprise peut même « faire un geste », en faisant grâce de quelques milliards à Kerviel. Bref, quelle histoire ! Pas sûr qu’elle révèle des choses essentielles sur le fonctionnement de la finance. Sans doute l’affaire Kerviel fonctionne-t-elle d’abord comme un révélateur de malaises générés par le capitalisme dans sa phase actuelle. Le procès de Jérome Kerviel se trouve détourné en procès du monde économique tel qu’il ne tourne pas rond.

 

Le fait principal, ou disons le plus intéressant, c’est sans doute cette formation d’affects collectifs en faveur de Kerviel et contre l’institution bancaire, contre les puissants. La toile fourmille de messages de soutiens au jeune trader, qualifié de « bouc émissaire ». Il apparaît comme un grand perdant du système, une victime : en tout cas, l’identification se produit massivement dans ce sens. Un « Kerviel’thon » est lancé pour l’aider à payer sa créance. Des « Restaus du cœur’viel » sont en projet. Le fan club a son portail. Les groupes sur facebook se multiplient comme des petits pains. Cela n’a rien d’évident : le trader est tout sauf un saint, Kerviel est tout sauf un Robin des bois. Cette solidarité ne bouscule-t-elle pas le schéma classique des antagonismes sociaux ? Kerviel lui-même n’est pas si facile à classer : comme de nombreux cadres aujourd’hui, il est matériellement du côté du travail et symboliquement du côté du capital. Il est d’ailleurs remarquable, au sens premier du terme, que Kerviel ne se soit pas enrichi personnellement. Les détournements et falsifications de millions et millions, il les faisait pour la Société Générale. On peut faire l’hypothèse, après la lecture du dernier livre de Frédéric Lordon, qui vient de paraître à La fabrique sous le titre Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, que Kerviel révèle quelques facettes de la nouvelle stratégie du projet néolibéral, dans lequel les entreprises inventent de nouveaux régimes de mobilisation des salariés (l’essai de Lordon est riche et complexe, je me risque ici à la simplification). La première raison historique des salariés d’aller au travail, c’est de gagner leur vie. Ensuite, avec le fordisme, c’est la promesse de la consommation Dans ces deux cas, il n’y a pas de plaisir direct à travailler. D’où l’idée néolibérale de l’épanouissement au travail, d’une réalisation de soi dans l’entreprise pour mobiliser les salariés. Le salarié doit épouser le projet patronal : son désir est ainsi orienté vers l’intérêt de l’entrepreneur. Jusqu’à s’y perdre. C’est sans doute ce qui est arrivé à Kerviel. Et c’est sans doute ce qui nous touche, nous affecte dans son histoire.

 

Commentaires

Commentaire de elhierro
Date: 7 octobre 2010, 22:29

Bhopal : 25000 morts : 400 millions d’Euros d’indemnisation, deux ans de prison avec sursis. Douze fois moins cher ?
Depuis qu’on le dit, mieux vaut massacrer des gens que de faire perdre de l’argent à un riche. D’ailleurs, c’est le même riche, qui est coupable dans les deux cas.

Commentaire de frmwa
Date: 8 octobre 2010, 22:20

Par rapport à la crise bancaire qui s’est produite après, le public sent bien qu’il y a de l’arnaque dans l’air. Les institutions sont promptes à se dédouaner en désignant un coupable, ou un “tricheur” individuel pour masquer les défaillances ou l’iniquité d’un système. Pour le dopage c’est pareil.
Dans un groupe, il y a aussi une pression - par exemple malgré les règlements imposant un dispositif de protection, une équipe de couvreurs de toiture fera valoir au nouveau venu que c’est nul de se harnacher et que s’il veut gagner plus, en travaillant plus il doit faire comme tout le monde.
Le nouveau venu fait mieux encore, travaille la nuit et paf il tombe. Tout le monde va dire que c’était un casse-cou et qu’il a exagéré etc. (y compris ses camarades, si ça se trouve, il servira d’exemple - continuez comme avant, mais n’exagérez pas)
On peut multiplier les exemples à l’envi. Je me souviens d’un vieux “Bled” avec comme exercice une phrase telle que “Les ouvriers se sont blessés en tombant de l’échafaudage, mais c’était bien de leur faute”.

Commentaire de Mickaël
Date: 10 octobre 2010, 0:09

la nature est plus honnête.

Les humains ne sont plus naturels.

Commentaire de tchikoito
Date: 12 octobre 2010, 12:44

Quelle Plume

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Badiou

Commentaire de tchikoito
Date: 12 octobre 2010, 13:47

les Chemins de la connaissance

http://www.entretemps.asso.fr/Badiou/Rousseau.htm

Commentaire de Pierre
Date: 15 décembre 2010, 11:31

Bonjour,

vos interrogations et votre réflexion sur le cas Kerviel sont intéressantes mais, en qui me concerne je NE VEUX PAS accorder la moindre compassion à cet individu. C’est un principe de lutte qui, par les temps qui courent, nécessite d’être expliqué.

Je crois ne pas me tromper en disant que Jérôme Kerviel est un de ces très nombreux jeunes ultra-libéraux qui pullulent à des postes de pouvoir plus ou moins élevés, dans les entreprises, dans les organismes financiers et dans les administrations publiques. Je crois pouvoir dire qu’il a profondément intégré les convictions de l’idéologie libérale. Comme une majorité de jeunes quadra et trentagénaires, il a probablement été élevé dans le cadre d’une culture libérale plus ou moins libertaire. Ensuite, il est passé par les écoles où sont enseignées et développées les théories libérales. Bref, c’est un bon petit soldat du libéralisme. Tout dans son style et son attitude trahit ses convictions, et il a montré pendant sa carrière qu’il était un soldat tout à fait efficace, sans état-d’âme et sans pitié. On peut espérer qu’il change mais dans l’immédiat toute compassion à son égard est une forme de complicité avec le libéralisme.

La question suivante est de savoir si la peine est juste et adaptée. Bien évidemment, elle semble injuste et absurde. Je crois que c’est volontaire.

Le mot d’ordre “a-moral” du libéralisme c’est que tous ses acteurs puissent dire “c’est pas ma faute !”, je ne suis pas responsable, c’est le Marché, c’est le jeu.

La peine dédouane la Société Générale et ses dirigeants qui peuvent dire “c’est pas ma faute !” puisque la Justice l’a dit ; c’est juste la faute d’un opérateur incontrôlable qui, néanmoins, était jusque là un opérateur très performant comme nous en avons beaucoup pour le plus grand bonheur de nos épargnants et de l’économie.

Mais la peine, par son injustice et son absurdité, dédouane également Kerviel dans l’esprit des observateurs magnanimes : il ne peut pas être responsable à ce point, c’est absurde, c’est une victime. Mais pas une victime du système auquel il participait consciemment et efficacement, ni une victime de ses propres croyances ou des agissements irresponsables de son employeur. En définitive Kerviel une victime… de la Justice. “C’est pas sa faute !”

Qu’on le veuille ou non, toute intention révolutionnaire ou même seulement réformatrice doit se baser sur une Morale collective et sur la désignation de responsables. Les libéraux ne se gênent pas pour désigner les responsables de la prétendue “Crise” : l’Etat, les fonctionnaires, le secteur public, le social, le collectif. Il faut leur rendre la politesse… coup pour coup. Et les responsables libéraux de la crise ne sont pas difficiles à trouver si on veut bien prendre le risque de les nommer.

Cordialement

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