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Entre nos mains, le film d’une époque (chronique France Culture)

Ca se passe au cinéma, et non dans la rue, mais c’est un récit social qui en dit long. Entre nos mains, le documentaire de Mariana Otero, est le film d’une époque. La réalisatrice s’est installée trois mois dans une fabrique de lingerie en faillite, près d’Orléans. L’entreprise « Starissima » compte une cinquantaine de salariés, essentiellement des femmes. C’est l’histoire d’une reprise, ou plutôt d’une tentative de reprise, sous la forme d’une Scop : société coopérative de production. Le film, touchant, poignant, entre dans l’intimité de cette histoire. Les ouvrières, enthousiastes ou hésitantes au démarrage, se prennent doucement mais sûrement au jeu d’une autre forme d’association de production, dans laquelle les salariés sont actionnaires majoritaires (au moins 51% des parts) et où chaque individu compte pour une voix (quelque soit son apport au capital). Ce qui semble guider leur choix, c’est la volonté de survie. On sent la peur du chômage qui hante et la dureté des rapports sociaux. Le projet prend peu à peu forme, sur la base d’engagement avant tout rationnel et pragmatique des salariés. Puis l’espoir se construit, les visages s’ouvrent. Le film donne à voir le processus de prise de conscience des ouvrières et de confiance en elles-mêmes. L’équipe devient solidaire, là où l’atomisation et la défiance semblaient primer. Il ressort que l’idée même de se constituer en Scop produit de l’émancipation. Mariana Otero voulait montrer la coopérative comme lieu pour les salariés de prise en main de leur avenir. Il existe environ 2000 Scop en France, qui font partie de ce que l’on appelle l’économie sociale et solidaire – dont c’est justement le mois, en novembre. Les Scop ont d’ailleurs pas mal résisté à la crise économique, notamment parce qu’une part des bénéfices abonde une cagnotte pour les coups durs et non celle des actionnaires et que la motivation des salariés est souvent plus forte puisqu’ils travaillent pour eux-mêmes. Ce documentaire pose la question de la démocratie dans l’entreprise et de l’information, voire de l’éducation, indispensable pour la faire vivre. Le jargon économique est compliqué mais finalement pas tant que ça. Les paroles des ouvrières traduisent une lucidité certaine. Pour l’essentiel, elles savent ce qui se joue, ce qui se trame. Le film montre aussi la hiérarchie sociale. Elle s’inscrit dans l’espace : en haut du bâtiment les cadres, en bas les ouvriers. Elle se traduit bien sûr dans les formes : le langage, les vêtements. Et dans l’omniprésence du patron, pourtant absent du film. Patron suspecté d’avoir détourné l’un des trois gros clients, qui retire sa commande au dernier moment. La Scop ne verra donc pas le jour. Voilà pour la conclusion : l’entreprise peut se constituer sur des bases alternatives de fonctionnement mais elle n’échappe pas au monde, à ses logiques actuelles d’âpres concurrences, et au pouvoir des puissants.

Pendant tout le film, j’ai pensé aux Lip, au documentaire de Christian Rouaud réalisé en 2007 sur la lutte des salariés de Besançon qui voulaient reprendre en coopérative leur entreprise d’horlogerie. C’était en 1973. Autre époque, les années 68, avant le chômage de masse. On scandait « l’imagination au pouvoir » ou « le patron, tu n’as pas besoin de lui ». La joie et l’utopie caractérisaient les Lip. La lutte était ouverte sur l’extérieur, l’autogestion se faisait projet politique. Avec les ouvrières de Starissima, c’est plutôt le réalisme et la radicalité concrète. Entre nos mains montre la colère sourde, la défiance, le pragmatisme. Ce n’est pas la résignation mais ce n’est pas non plus la croyance enjouée dans un monde meilleur. D’ailleurs, à la fin du film, dans une ultime scène totalement décalée à la Jacques Demy, les salariées chantent : « la Scop n’est pas une utopie ». Mais c’est pour mieux dire qu’elle est possible. Disons que le slogan de notre époque serait plutôt : « soyons réaliste, exigeons le possible ». Comme dit la chanson, c’est déjà ça.

 

Clémentine Autain

Commentaires

Commentaire de Luca
Date: 23 octobre 2010, 17:19

Voici un autre film suisse, sorti ces jours-ci (en Suisse), qui traîte du monde du travail.
Prud’hommes, de Stéphane Goël.

Eh non, en Suisse on ne roule pas tous en mercedes, et ce n’est pas non plus le pays des bisounours.

Lien internet

http://prudhommes-lefilm.ch/

Page facebook

http://www.facebook.com/pages/Prudhommes-le-film/142333932469205

Voici un autre lien qui vous permet de connaître d’autres films ayant eu pour cadre, le monde du travail.

http://www.cine-travail.org/histo.htm

http://www.cine-travail.org

Bon visionnage.
Un peuple instruit, est difficile à manipuler

Comme le disait si bien Karl Marx
“Prolétaires de tous les pays, unissez vous”

Commentaire de Mickael
Date: 25 octobre 2010, 23:04

Entre nos mains, il n’y a presque plus rien.

Commentaire de Christian ROUAUD
Date: 27 octobre 2010, 8:56

Chère Clémentine,
Je partage totalement votre point de vue sur “Entre nos mains”, que je trouve magnifique, limpide et pertinent.
Que ces femmes sont belles dans leur métamorphose!
Amitié
Christian Rouaud

Commentaire de benmussa
Date: 1 novembre 2010, 9:20

Bonjour chers tous!
Utilisez ces informations qui bizarrement ne sont pas passées dans le débat sur les retraites pour démontrer que la destruction du tissu social est la stratégie sarkosiste issue d’intérêts personnels … : Article placé le 28 oct 2010, par Mecanopolis
http://www.mecanopolis.org/?p=20384 (La saga des frères Sarkozy )
Portons plainte pour conflits d’intérêts !
Fraternité,
Aneth et Rémy

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