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Ah les filles… d’albums ! (chronique France Culture)

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Ça y est, Noël est passé, et je suis sûre que sous les sapins, des tonnes d’albums jeunesse ont été offerts…  Des Belles au bois dormant, des Mimi-cracra, des histoires de princesses en veux-tu en voilà : bien des petites filles ont dû recevoir de quoi remplir leur imaginaire…

Soucieuse d’égalité entre les sexes, comme vous les savez, je suis souvent dans l’embarras quand il s’agit d’acheter de la littérature enfantine. Car s’il est un univers pétri de stéréotypes sexistes, c’est bien celui-là. Alors à tous les parents, grands-parents, parrains et autres référents adultes, je voudrais recommander une lecture pour favoriser la réflexion sur les représentations du féminin. Il s’agit d’un petit bijou publié aux éditions « L’atelier du poisson soluble » par Nelly Chabrol Gagne. Cette maîtresse de conférence en littérature a lu pour nous des tonnes d’albums contemporains avec un regard féministe sans concession, un regard personnel, incarné, qui cherche résolument une voie ouvrant l’imaginaire. C’est ce qui fait la richesse de ce livre, qui est en plus un bel objet, et qui nous propose de décortiquer ce qui se joue derrière les histoires qu’on raconte aux petites et jeunes filles. En s’attachant à la mise en scène textuelle et visuelle – le propos et l’image -, Nelly Chabrol Gagne montre la difficulté à sortir des lieux communs sexistes. Elle situe d’emblée son parti pris, en s’appuyant sur les travaux de la féministe américaine Judith Butler : « les albums sont destinés à des enfants que la société prend symboliquement en charge et met au garde-à-vous devant les idées normatives (c’est une partie du contrat social), en faisant croire à l’occasion que ces idées sont dictées par la nature, alors même qu’elles sont le produit d’une construction culturelle, sociale, politique. S’il ne fallait que véhiculer une norme (par exemple : les fillettes pleurent, les garçons agissent), l’album risque de perdre son objectif premier : ouvrir sur la diversité de l’être ». Alors elle y va, elle scrute, elle déconstruit. Nelly Chabrol Gagne montre que nous n’en sommes plus au stade de l’angélique Martine et autres Catherine des années 1970 : les vieux schémas de la petite fille sage et obéissante ont vécu. Mais, démontre-t-elle, les petites filles des albums d’aujourd’hui n’ont toujours pas les moyens de leur libération et les auteurs réutilisent de façon sourde les clichés, qui s’insinuent dans une posture ou une attitude surdéterminée du point de vue du genre. Surtout, la fille est globalement sous-représentée ou mal représentée. Et même les albums esthétiquement réussis ou surprenants n’échappent pas complètement au sexisme. Et ce fut une réelle surprise pour Nelly Chabrol Gagne. « La rencontre entre un-e illustrateur-trice et un-e éditeur-trice qui veut faire bouger les choses à ce sujet ne suffit pas, dit-elle : l’album à thèse obtient parfois des résultats mitigés lorsqu’il se contente d’inverser les rôles, tel autre ne rencontrera pas son public faute de médiations ». Dans ce dernier cas, il y a « le problème de l’oukase financier : il faut vendre des livres, pas des idées. Des albums ont beau tout réunir et offrir de vrais parcours de vies fictives déclinées au féminin, si le jeune lectorat n’est pas au rendez-vous, le livre est mort-né. De ce fait, la déconstruction des idées-reçues, parce qu’elle violente la pensée dominante et majoritaire, n’a que peu d’espoir d’atteindre celles et ceux-là même qu’elle voudrait sensibiliser ». Mais, en attendant, on peut ouvrir les consciences sur les risques sexistes et misogynes qui demeurent majeurs. Ce beau livre, Filles d’albums, à 38 euros, disponible dans toutes les bonnes librairies (ce sont d’ailleurs deux libraires qui m’en ont recommandé la lecture !), est un outil pour ne plus lire sans comprendre les dessous d’une littérature enfantine qui contribue à fabriquer l’ordre des sexes et des sexualités.

Je vous souhaite à toutes et tous de très belles fêtes !

Commentaires

Commentaire de 123456789
Date: 2 janvier 2012, 19:01

Acheter des cadeaux de noël est en effet un véritable casse-tête. Mais la difficulté de la décision ne vient pas pour moi du contenu du livre. Il y a de nombreux livres quelque soit l’âge des enfants qui ne font aucune référence au genre de l’enfant auquel on les offre. Il suffit alors de ne pas acheter les livres qui s’adressent expressément aux filles ou expressément aux garçons pour boycotter de fait ce prétendu sexisme.
En revanche, parvenir à acheter un de ces livres (même les livres intéressants) qui ne soit pas fabriqué en Chine est un exploit. Il ne faut pas consacrer une journée mais plutôt une semaine aux cadeaux de noël. Ou bien avoir du culot et ne pas craindre de passer pour un extrêmiste, un décalé, un plouc, un vieux con, etc… et demander aux vendeurs “est-ce possible de trouver un livre qui soit fabriqué par des gens qui ont le même niveau de protection sociale et les mêmes libertés car je ne veux pas cautionner l’exploitation ?”. Je suis souvent passé pour un imbécile en posant cette question ces vingt dernières années. A présent, je n’ose plus tant il paraît normal et même un peu chic, un peu raffiné, d’agir comme si ce problème n’existait pas. Bien entendu, pour les autres cadeaux comme les jouets, le problème est encore pire.

Commentaire de Charles-Antoine
Date: 10 janvier 2012, 11:58

Bonjour, merci de votre chronique radiophonique, je ne connaissais pas cet ouvrage. A ce sujet, vous le savez sans doute, mais il existe, en Suisse francophone, une initiative qui vise à valoriser les albums “attentifs au potentiel féminin” disponibles sur le marché. Ce “lab-elle” figure sur les albums en vente dans les librairies et la liste est disponible sur le site de l’organisation:http://www.lab-elle.org/

Cette initiative procède au demeurant des travaux de deux chercheuses suisses (Anne Dafflon Novelle, Christine Keim) sur la socialisation différenciée des enfants. Peut-être cela vous intéressera-t-il. Bravo pour votre travail.

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