Les Arméniens, l’histoire et nous (chronique France Culture)
Nos députés ont voté le 22 décembre, à main levée, une proposition de loi pénalisant la négation des génocides, dont celui des Arméniens en 1915. Le texte a été adopté par une très large majorité de la cinquantaine de députés présents, droite et gauche confondue. Ainsi, au cœur de la trêve des confiseurs, le débat sur la pertinence d’une telle intervention législative a été relancé.
L’historien Pierre Nora, président de l’association Liberté pour l’Histoire créée en 2005 contre les lois mémorielles, s’est indigné dans Le Monde daté de vendredi dernier - je cite : « Le parallèle historique entre le “génocide” arménien et la Shoah, qui justifierait l’alignement de la législation française sur la loi Gayssot - pénalisant en 1990 la contestation du génocide juif -, ne tient pas. Pour la Shoah, en effet, la responsabilité de la France vichyste est engagée, alors que, dans le cas de l’Arménie, la France n’y est pour rien. Et s’il s’agissait de faire pression sur la Turquie, le résultat est concluant : la décision française ne peut qu’exacerber le nationalisme turc et bloquer toute forme d’avancée vers la reconnaissance du passé. (…) Ce qui frappe dans la loi adoptée le 22 décembre, son urgence, son téléguidage par l’Elysée, c’est le cynisme politicien (…) son arrière-pensée d’en finir avec toute candidature à l’UE de la Turquie, ainsi diabolisée ». Deuxième critique de Pierre Nora, plus vive encore : « la voie est ouverte pour toute mise en cause de la recherche historique et scientifique ». Or, dit-il avec d’autres, « dans un Etat libre, il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l’historien sous la menace de sanctions pénales ».
Bruno Chaouat, directeur du Center for Holocaust and Genocide Studies, à l’Université du Minnesota aux États-Unis, lui a vertement répondu ceci : « Le problème, dans la tribune de Pierre Nora, n’est pas l’indignation légitime de son auteur contre la nouvelle loi. C’est son quasi-silence au sujet du négationnisme pratiqué par l’Etat turc. Un intellectuel de l’envergure de Nora devrait savoir que, quant aux restrictions de la liberté académique, il y a pire que la France : la Turquie, par exemple. Rappelons en effet que la législation de ce pays punit les intellectuels et les écrivains qui ont l’idée indécente de parler, à propos des massacres d’Arméniens de l’Empire ottoman, de “génocide” ».
Sur son blog, l’historien Gérard Noiriel conteste, lui, la position de Pierre Nora contre la judiciarisation de l’histoire. Estimant que la loi ne dit pas aux historiens ce qu’ils doivent chercher ou enseigner, Noiriel pense que la « bataille contre les « lois mémorielles » (dont il conteste l’appellation) est en fait « une bataille politique, qui vise à discréditer les revendications des « minorités » qui veulent qu’on reconnaisse les souffrances qu’elles ont subies dans le passé ». Cette bataille, écrit-il, est « une facette des discours dénonçant le « communautarisme » et le « politiquement correct ».
J’entends bien l’argument qui ne se balaye pas de revers de la main mais il ne me convainc pas. Je préfère les idées claires de l’historienne Annette Wieworka sur le sujet, publiées sur le site du JDD : « Mon hostilité à cette loi est totale (…) le Parlement n’a pas à s’arroger le droit de dire l’Histoire. (Ces lois) donnent à un pouvoir politique des compétences qui ne sont pas les siennes et mettent sous surveillance des choses qui doivent être débattues. Il faut faire confiance au travail des historiens. De plus, il est incroyable que ce soit la France qui reconnaisse le génocide des Arméniens. (…) Que dirait-on, en France, si les Turcs votaient une loi pour reconnaître les massacres commis par l’armée française en 1945 à Sétif et à Guelma ? La France doit-elle donner des leçons de morale à la terre entière ? Si oui, pourquoi ne ferions-nous pas une loi pour reconnaître le génocide des Indiens en Amérique ? (…) Cette loi est le symptôme d’une volonté politique de régenter l’Histoire ». La suite se jouera au Sénat. Nous verrons bien si cette assemblée est vraiment celle des sages…
Posté le 2 janvier 2012
Commentaires (7) |
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Commentaires
Commentaire de Clerc
Date: 2 janvier 2012, 23:44
Je partage totalement le point de vue de l’historienne A. Wieworka La manipulation électorale dans cette affaire est évidente D’autre part ces lois qui ne sont pas faites que de générosité peuvent être utilisées pour limiter la liberté d’expression comme certains groupes qui accusent d’antisémitisme ceux qui par exemple en demandant le boycott des produits d’Israël luttent pour la reconnaissance de l’Etat Palestinien
Commentaire de gilles boitte
Date: 3 janvier 2012, 23:12
Comme d’hab : je suis d’accord avec toi. Merci d’avoir eu le courage de le dire sur cette antenne nationale !
Commentaire de Sébastien
Date: 4 janvier 2012, 6:20
Cette question est vraiment le piège à cons par excellence. Je n’ai pas d’avis sur cette loi. Et quand je lis sur le JDD de dimanche dernier que Robert Guédiguian s’associe avec Bernard-Henri Lévy et Arnold Karlsfeld dans un appel aux sénateurs à voter cette loi, je me dis que le terrain est miné. Jamais je ne mettrais mon nom à côté de ces deux personnages, pas plus d’ailleurs qu’à celui de Pierre Nora, et je ne souhaite à personne de tels compagnonnages. Bourdieu, qui refait l’actualité avec la sortie de ses cours sur l’Etat au Collège de France, conseillait aux artistes et aux intellectuels d’un peu de sagesse, qu’il valait mieux parfois qu’ils se taisent sur des sujets dont ils ne connaissaient rien ou presque rien. Et lorsqu’on apprend que cette loi est issue d’une décision-cadre de l’Europe et que Guédiguian vient d’être récompensé par l’Europe pour “Les neiges du Kilimandjaro”, on commence vraiment à s’interroger sur les raisons de sa proximité avec BHL et consorts…
Commentaire de jpp
Date: 4 janvier 2012, 13:42
Sans oublier les massacres commis par l’armée française lors des guerres de Louis XIV ou de Napoléon 1er en Espagne par exemple!
Pourquoi ne pas condamner les USA pour le génocide du peuple indien installé sur leur territoire avant l’arrivée des pionniers venus d’Europe. En matière de génocides les historiens peuvent vous multiplier les exemples à la pelle : les incas au Pérou, les mayas au mexique…
Commentaire de roland de penanros
Date: 8 janvier 2012, 21:00
je désespérais du silence des politiques sur cette question. votre prise de position me réconforte. Je viens d’adresser à Politis qui étrangement fait lui aussi silence sur la question un courrier pour qu’il engage enfin le débat sur cette loi qui ne va pas de soi. Le pire serait comme je l’écris en conclusion de ce courrier que cette loi soit votée dans l’indifférence quasi générale (mis à part les communautés arméniennes et turques) et que l’on dise ensuite que l’on ne savait pas.
Amicale souvenir d’une soirée trop brève lors d’un meeting à Landerneau.
RdP
Commentaire de Patrick
Date: 8 janvier 2012, 21:59
Je partage cette analyse et espère que les sénateurs sauront repousser ce texte.
Les lois mémorielles ne me semblaient déjà pas très pertinentes, mais cette fois-ci, elles ne semblent avoir pour but que de repousser la Turquie loin de l’Europe.
Il existe une énorme différence entre la condamnation officielle et pertinente du génocide arménien, et cette loi qui veut écrire l’histoire.





Commentaire de Clerc
Date: 2 janvier 2012, 23:42
Je partage totalement le point de vue de l’historienne A. Wieworka La manipulation électorale dans cette affaire est évidente D’autre part ces lois qui ne sont pas faites que de générosité peuvent être utilisées pour limiter la liberté d’expression comme certains groupes qui accusent d’antisémitisme ceux qui par exemple en demandant le boycott des produits d’Israël