Pierre Bourdieu, le retour : je ne boude pas mon plaisir… (chronique France Culture)
A l’occasion de la publication d’un inédit de l’intellectuel disparu il y a dix ans, le regard a changé. Les médias qui avaient tant fustigé Bourdieu, notamment après son implication dans le mouvement social en 1995, montrent pâte blanche aujourd’hui à l’occasion de la sortie de ses cours au collège de France, de 1989 à 1992, Sur l’Etat, paru aux éditions Raisons d’agir/Seuil. Parution qui fait événement – en Une élogieuse de Libération par exemple la semaine dernière –, sorte d’occasion de rendre hommage à celui qui a si utilement disséqué la reproduction sociale et les rapports de domination. Enfin. Pierre Rimbert, dans Le Monde diplomatique de ce mois-ci, note ce changement de ton : « La « mondialisation heureuse » ne se chante plus qu’à mi-voix, la déploration des inégalités mobilise jusqu’à certains banquiers, et l’on relit avec curiosité les assauts portés contre l’auteur de La Misère du Monde ». Le journaliste rappelle quelques violentes attaques contre Bourdieu : « critique totalitaire » selon Alain Finkielkraut, « ce que les années 1960 nous ont laissé de plus éculé » pour Bernard-Henri Lévy, « chef d’une voyoucratie intellectuelle » selon Olivier Mongin de la revue Esprit, « bizarre croisement entre X-Files et Maurice Thorez » d’après Laurent Joffrin… Il fut un temps où l’on ne mâchait pas ses mots, c’était il y a dix ans.
Aujourd’hui, on goûte, on salue l’apport. Le journaliste Eric Aeschimann note, dans Le Nouvel Observateur de cette semaine, que « comme pour ceux de Foucault, ou les séminaires de Lacan, ou la correspondance d’Althusser, le temps écoulé confère un surcroît de puissance à ces textes inédits. Ce qu’on entend vibrer ici, ce sont les linéaments d’une pensée qui cherche, doute, s’offre des détours inattendus (…). Une pensée pour qui, loin du crypto-marxisme qu’on lui prête, les idéologies ne sont pas des superstructures déterminées par l’économie, mais des forces qui fabriquent le monde: «Les idées font les choses.» Dans ces cours inédits sur l’Etat, Bourdieu décrypte « la dimension symbolique de la domination étatique ». L’Etat est une machine à produire et reproduire du consensus. Ce qui frappe l’intellectuel, c’est « l’effet de croyance, de soumission généralisée à l’Etat ». Le contrat est tacite et donc redoutable : « L’ordre social repose sur un nomos qui est ratifié par l’inconscient de sorte que, pour l’essentiel, c’est la coercition incorporée qui fait le travail ». Ainsi, « ce qui fait problème, c’est ce qui précisément n’en fait pas ». Pourquoi obéit-on à l’Etat : voilà l’interrogation fondamentale de Bourdieu, résume Geoffroy de Lagasnerie dans Regards ce mois-ci. Se libérer de l’emprise invisible du pouvoir de l’Etat, de cette « domestication des esprits » : voilà la bataille que Bourdieu nous invite à livrer.
Dans Les Inrocks, Jean-Marie Durand chute sur l’idée que « sa théorie de la pratique, souvent critiquée pour son scepticisme et son désenchantement (comment agir lorsqu’on prend la mesure de ses déterminismes sociologiques ?), ne visait qu’à permettre aux agents d’exercer leurs capacités critiques au sein de l’espace social. En cela, sa pensée est devenue “classique” et irradie l’époque de ses contre-feux fragiles mais démystificateurs ».
Je fais vraiment partie d’une génération qui a grandi avec Bourdieu. Le « capital culturel », la « violence symbolique », le « champ », la « doxa »… tout un vocabulaire m’est devenu familier pour comprendre le monde social. C’est le sociologue qui m’a sans doute le plus marqué, le plus nourri dans ma formation intellectuelle. Je l’ai lu, beaucoup lu, parfois relu. Ce ne fut jamais parole d’Evangile, car ce genre de croyance n’est vraiment pas de ma génération. Mais je veux dire que si Bourdieu ne m’a jamais abattue, c’est notamment parce que je crois profondément à la force productrice, positive, de l’esprit critique. Pour se libérer, il faut connaître ses chaines. Disons alors que Bourdieu est un bon GPS pour trouver le chemin de l’émancipation.
Posté le 10 janvier 2012
Commentaires (8) |
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Commentaires
Commentaire de Sébastien
Date: 11 janvier 2012, 22:19
Pourquoi “Regards” fait-il appel à des sociologues ennemis (et non adversaires, car il faut se lever tôt et travailler pour mériter ce titre) de Bourdieu pour lui rendre un soi-disant hommage ? Il y a quelques mois vous faisiez appel à Bernard Lahire pour critiquer un pamphlet anti-Bourdieu de Nathalie Heinich commandité par Pierre Nora et aujourd’hui à Geoffroy de Lasgasnerie pour lui rendre un hommage qui tourne à la caricature. La prochaine fois, faites appel à Gisèle Sapiro, Gérard Mauger, Louis Pinto, Franck Poupeau, Rémi Lenoir ou Patrick Champagne, etc. qui sont tous liés au Centre européen de sociologie et de science politique et collaborent à la revue “Actes de la recherche en sciences sociales” dont l’un et l’autre font l’objet d’attaques de la part de Lasganerie.
Demandez à votre collaborateur Arnaud Viviant ce que “les Inrocks”, il y a dix ans, avec Sylvain Bourmeau et Nicolas Demorand (aujourd’hui comparses à “Libé”, le journal de Rothschild) ont déversé comme critiques d’une rare bassesse à l’égard de Bourdieu et continuent à le faire avec guère plus de prudence.
Même l’article de Télérama du 11 janvier 2012, l’hebdo des culs-bénis, sous la signature de Juliette Cerf, rend justice à Pierre Bourdieu que, décidément, j’espère en toute innocence, vous défendez très mal.
Commentaire de Laute
Date: 15 janvier 2012, 23:01
Bonsoir. Patte blanche, Clémentine… Mais ce n’est pas grave, cela ne m’empêche pas d’être d’accord avec toi sur Bourdieu !
Commentaire de Arobase
Date: 17 janvier 2012, 5:30
Le commentaire de Sébastien me laisse pantois. Seuls les disciples officiels de Bourdieu auraient donc droit à la parole sur Bourdieu ? Heureusement que la pensée de Bourdieu est portée plus largement que cela. Misère du dogmatisme ! Bourdieu, qui s’est moqué des disciples de Marx et de leur orthodoxie, doit s’en retourner dans sa tombe…
Commentaire de Sébastien
Date: 19 janvier 2012, 12:55
A arobase
Il y aurait donc, selon vous, des disciples officiels et des non-officiels. Il y a une école bourdieusienne et je n’emploie pas cette notion de disciple. Les non-officiels qui ne sont pas du tout ses “disciples” ont largement la parole. Je ne vois pas non plus ce que veut dire “une pensée portée plus largement”. Bourdieu ne se moquait pas des “disciples de Marx”. Il parlait de “tradition marxiste” voire de “tradition communiste”.
Apparemment vous n’avez pas dû lire Bourdieu, mais seulement ceux qui ont “une pensée plus large” que Bourdieu.
Commentaire de Sébastien
Date: 19 janvier 2012, 18:51
Trois citations de Bourdieu à propos de Marx.
La vulgate marxiste :
“Une part de mon travail a consisté à renverser bon nombre de modes de pensée en usage dans l’analyse du monde social (à commencer par les vestiges d’une vulgate marxiste qui, par-delà les affiliations politiques, a embrumé et enténébré les cerveaux de plus d’une génération).”
P. Bourdieu, “Méditations pascaliennes”, p.16.
Sur la prise de conscience (habitus):
“Les structures cognitives ne sont pas des formes de la conscience mais des dispositions du corps. Le monde social est parsemé de rappels à l’ordre qui réveillent des dispositions corporelles profondément enfouies, sans passer par les voies de la conscience et du calcul. C’est cette soumission doxique des dominés aux structures d’un ordre social dont leurs structures mentales sont le produit que le marxisme s’interdit de comprendre parce qu’il reste enfermé dans la tradition intellectualiste des philosophies de la conscience : dans la notion de “fausse conscience” qu’il invoque pour rendre compte des effets de domination symbolique, c’est “conscience” qui est de trop, et parler d’”idéologie” c’est situer dans l’ordre des représentations, susceptibles d’être transformées par cette conversion intellectuelle que l’on appelle “prise de conscience”, ce qui se situe dans l’ordre des croyances, c’est-à-dire au plus profond des dispositions corporelles.”
P. Bourdieu, p.126, “Raisons pratiques”.
Sur les “classes sociales” :
“Je viens à “classe”. Ce serait un long topo, mais il y a à la fois constance et changement. On peut dire : “Bourdieu, il a changé, vous voyez c’est plus Marx, c’est Pascal et il n’y a pas de classe.” J’ai écrit un long papier qui s’appelle “Espace social et genèse des groupes”, dans lequel j’essaie de résoudre -c’est ma vision, encore une fois, je peux me tromper- le problème des classes sociales.
Je vais essayer de le résumer très vite. Les classes sociales telles qu’elles sont entendues dans la tradition marxiste, ça n’existe pas. C’est-à-dire comme groupe constitué, classe contre classe, etc. Cela dit, ce qui existe, c’est un espace. Les gens qui disent que les classes sociales n’existent pas veulent dire qu’il n’y a plus de différences sociales. Moi je dis : “Il y a un espace social, qui a une structure”, une structure que l’on peut construire, qui est liée à une distribution de ressources rares, de capital, etc. Et cette structure contribue très fortement à orienter les pratiques des agents sociaux, qui y sont insérés. Selon la position qu’ils y occupent, ils ont une probabilité plus ou moins grande de s’allier à des gens qui sont proches d’eux dans la distribution, c’est-à-dire dans l’espace social, et de s’opposer à des gens qui sont loin d’eux dans la distribution. Ils ont des probabilités très inégales de constituer des groupes que l’on pourra appeler des classes.
Les classes, au sens de Marx, au sens d’E.P. Thomson, ce sont ces choses que l’on peut, sous certaines conditions, au prix d’un travail historique considérable d’accumulation, de construction, etc., faire exister pour un temps, sur la base d’un respect des structures objectives de l’espace social. Je peux construire des classes d’agents occupant des positions voisines dans le même espace social. C’est ce que j’ai fait dans “La Distinction”. Vous pouvez construire des classes aussi homogènes que possibles du point de vue des critères pertinents pour la construction de l’espace. Ca veut dire que tous les gens à l’intérieur de cette catégorie bien construite ont en commun un ensemble de propriétés fondamentales, qui sont prédictives d’une foule de choses, de leurs opinions politiques, de leurs opinions religieuses, de leur probabilité de se marier avec tel ou tel, de leur probabilité de s’inscrire dans un parti, etc. Mais ce ne sont pas des classes réellement mobilisées.”
P. Bourdieu, “Lire les sciences sociales”, volume 3, 1994-1996, p. 214, Hermes sciences.
Commentaire de Jérémy
Date: 20 janvier 2012, 13:49
Sébastien, comment pouvez-vous considérer Lahire pour un sociologue ennemi de Bourdieu? Il s’inscrivent tous les deux dans la meme tradition sociologique, initiée notamment par Durkheim (la tradition dispositionnaliste) et s’ancrent tout deux dans le meme cadre théorique et conceptuel. Lisez un jour Bernard Lahire, et vous verrez que votre jugement est infondé…
Commentaire de delbecque
Date: 8 février 2012, 1:06
Non au racisme aux idées fachiste dévellopé par nos politiques pour attiré les sans cervelle et désespéré de notre pays uniquement dans un but electoraliste à but privatif pour interêt personnel oui à l’écoute à l’ouverture entre chaque l’union fait la force la division ne profite qu’à certain vive la liberté le partage et la réelle démocratie






Commentaire de biloute10
Date: 10 janvier 2012, 15:31
Clémentine ,j’espère que tu te présentes aux législatives avec le front de gauche !